Scène orthographique de la vie quotidienne #5
- Claire Tollu

- 21 mai 2019
- 3 min de lecture
Les personnages
BENOÎT, mon mari – traileur
CLAIRE, moi
Le 12 mai dernier, Benoît a participé au Trail des Forts à Besançon. Pendant le déjeuner familial qui a suivi – je vous laisse deviner le sujet de la conversation –, mon oreille de correctrice a saisi au vol une faute très fréquente.

BENOÎT. J’ai vu des coureurs passer la ligne d’arrivée en piteux état. Je me rappelle de mes premiers trails à Remiremont ; je ne devais pas être beaucoup plus vaillant…
CLAIRE. Tu es sans doute plus entraîné qu’à l’époque, mais si je peux me permettre, tu ne te rappelles pas de tes premiers trails.
BENOÎT. Bien sûr que si !
CLAIRE. Eh non, parce que le verbe se rappeler est un verbe transitif : il se construit avec un COD, et utiliser la préposition de est incorrect. Moi aussi, je me rappelle tes premiers trails ! Et je te confirme que tu n’étais pas vaillant à l’arrivée.
BENOÎT. Tu pinailles… Bon, je me trompe peut-être à cause de « se souvenir » ?
CLAIRE. Oui, la faute est courante, mais la règle est très claire : on se rappelle quelqu’un ou quelque chose ; on se souvient de quelqu’un ou de quelque chose.
Tiens, j’ai une question pour toi : dans la phrase « Je me rappelle mon premier Infernal Trail comme si c’était hier. », qu’est-ce que tu dirais si tu devais remplacer « mon premier Infernal Trail » par un pronom ?
BENOÎT, sûr de lui. « Je m’en rappelle comme si c’était hier. »
CLAIRE. Perdu ! En ne peut pas représenter le COD du verbe se rappeler. Il faut dire : « Je me le rappelle comme si c’était hier. »
BENOÎT. C’est pas beau !
CLAIRE. Si ça te fait trop mal aux oreilles, tu peux toujours dire : « Je m’en souviens ».
Tant qu’on y est, on n’utilise pas non plus dont avec se rappeler. Tu ne peux pas dire « Un trail dont je me rappelle parfaitement, c’est mon premier Sierre-Zinal » ; il faut dire « Un trail que je me rappelle parfaitement, c’est mon premier Sierre-Zinal ». Là encore, si ça te fait mal aux oreilles, tu peux remplacer par se souvenir…
Je pense à un dernier cas : si le verbe se rappeler est suivi d’un pronom personnel. Tu es sur la ligne de départ de ton prochain trail, tu reconnais Florent qui était en lycée militaire avec toi et que tu n’as pas revu depuis plus de vingt ans. Visiblement, il ne t’a pas reconnu. Comment l’abordes-tu ?
BENOÎT. « Salut Florent, tu te rappelles de moi ? » Ah non, il ne faut pas utiliser de. Mais « Tu te rappelles moi ? », c’est horrible !
CLAIRE. Effectivement, tu ne peux pas dire ça. Mais les grammairiens ne sont pas d’accord : pour certains, il faut faire une exception à la construction directe du verbe se rappeler quand il est suivi d’un pronom personnel représentant un être humain. Tu pourrais donc dire : « Tu te rappelles de moi ? ». Pour d’autres, il n’y a pas d’exception qui tienne et il faut changer de verbe. Si tu veux un conseil, demande-lui s’il se souvient de toi : tu es sûr de ne pas te tromper !
BENOÎT. Bon, je crois que je vais me simplifier la vie : je vais bannir se rappeler de mon vocabulaire.
CLAIRE. C’est une option, mais tu peux aussi faire le malin et corriger tes collègues !
BENOÎT. Et… « Rappelle-moi de m’inscrire au Trail des Forts 2020 », c’est correct ?
CLAIRE. Grammaticalement oui, c’est parfaitement correct : on rappelle à quelqu’un de faire quelque chose. Ici, le verbe rappeler a le sens de « faire penser à ».
Mais ce n’est vraiment pas raisonnable de t’inscrire au 48 km, même si c’est pour le courir avec ton copain Brice.
BENOÎT. Gnagnagna… Je me le rappellerai donc tout seul 😉



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