Scène orthographique de la vie quotidienne #4
- Claire Tollu

- 12 mars 2019
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 mars 2019
Les personnages
CLÉMENCE, élève de 1re L.
CLAIRE, moi, professeur particulier. (Eh oui ! j’ai plus d’une corde à mon arc !)

Je travaillais récemment avec Clémence quand, en feuilletant son classeur de français, mes yeux sont tombés sur ces célèbres vers de Lamartine :
« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours : Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »
Or Clémence avait écrit : « Oh temps ! ». Je lui ai donc expliqué que « ô » était une interjection littéraire qui servait à invoquer un être ou une chose et je l’ai invitée à corriger sa faute.
CLÉMENCE, voulant faire un jeu de mots. Autant pour moi !
CLAIRE. Ha, ha ! Puisque tu fais la maligne*, comment écris-tu ce que tu viens de dire ?
CLÉMENCE, sûre d’elle. A-u-t-a-n-t.
CLAIRE. Perdu ! Allez, c’est parti pour une minute orthographique…
De nos jours, beaucoup de gens écrivent cette locution comme toi. Certains spécialistes de la langue française défendent d’ailleurs bec et ongles cette graphie. Mais selon l’Académie française, rien ne la justifie.
Prends ton dictionnaire et cherche le mot « temps ».
CLÉMENCE, lisant l’article sur le mot « temps ». « Au temps pour moi » ? C’est trop bizarre… Pourquoi ça s’écrit comme ça ?
CLAIRE. Tu es bien élève au Conservatoire ?
CLÉMENCE. Oui, je joue du violon.
CLAIRE. Bon, quand un prof dit « au temps », tu sais ce que ça veut dire ?
CLÉMENCE. Oui, mon prof d’orchestre dit ça quand il veut qu’on reprenne au début de la mesure parce qu’on s’est trompé.
CLAIRE. Eh bien, c’est exactement le même sens : dire « au temps pour moi », c’est reconnaître qu’on s’est trompé et être prêt à reconsidérer les choses. Dans notre cas, tu reconnais que tu as mal orthographié le vers de Lamartine et tu demandes à revenir en arrière pour corriger ton erreur.
CLÉMENCE. C’est fou ! Je comprends, mais écrire « au temps » en deux mots, ça me choque, alors que l’écriture a-u-t-a-n-t me paraît beaucoup plus naturelle…
CLAIRE. C’est peut-être parce que la faute est très fréquente. Et « autant pour moi » a-u-t-a-n-t, ça existe aussi ! Mais ça ne veut pas dire la même chose : tu vas l’employer si tu vas boire un verre avec une copine, qu’elle commande une pinte de bière et que tu ne veux pas jouer petit bras en commandant ton galopin habituel…
Peut-être qu’un jour, la graphie « au temps pour moi » sera mise aux oubliettes malgré la recommandation de l’Académie française ; mais pour l’heure, pour dire qu’on s’est trompé, c’est bien cette orthographe qui est indiquée dans les dictionnaires.
CLÉMENCE. Bon, je me coucherai moins bête ce soir… Au temps pour moi !
* Attention ! La forme féminine maline est de plus en plus courante à l’oral, mais le féminin de malin est maligne.



Ce moment Socratique quand on prend conscience de son ignorance...